« Savez-vous qu’il voulait vous violer ? »
Quelques cas d’attentats à la pudeur devant le Tribunal de la Veveyse (1888-1919)
L’intérieur (ou Le viol), Edgar Degas, 1868, huile sur toile, Philadelphia Museum of Art.
Document
La chambre comme une représentation de la violence sexuelle. C’est le choix qu’a fait Degas dans son tableau de 1868, intitulé L’Intérieur ou Le Viol. La femme semble prostrée, dos à l’homme qui se tient debout. La brutalité n’est pas dépeinte dans l’action, mais dans le non-dit qu’exprime la toile, laissant entrevoir le tabou qui entoure la sexualité.
Contexte
Dans le canton de Fribourg au tournant du XXe siècle, le parti conservateur est au pouvoir et gouverne le canton en étroite collaboration avec l’Église catholique. Ce que la morale catholique réprime, le Code pénal tend à le rendre illicite, gardant des traces des normes religieuses selon lesquelles le sexe est réservé aux couples mariés. Le Code pénal de 1873 rend l’adultère ou l’homosexualité passibles d’emprisonnement (articles 398 à 401). Il punit sévèrement les violences sexuelles: les peines sont 2 à 10 ans de réclusion pour le coupable de viol, et peuvent aller jusqu’à six ans pour une agression sans pénétration (articles 194 à 196). De 1879 à 1919, neuf dossiers du tribunal de la Veveyse présentent la manière dont la justice et la communauté gèrent ce que le droit désigne comme «attentat à la pudeur». Ces dossiers retracent le parcours juridique mis en place pour traiter ces délits. De la dénonciation à la sentence, juristes, médecins, témoins, accusés et victimes apparaissent dans ces archives du crime et mettent en lumière les contraintes morales et sociales de l’époque.
Commentaire
Le 15 avril 1901, un homme se plaint au Préfet de la Veveyse des «poursuites déshonnêtes» et des «manœuvres contraires aux mœurs» subies par sa fille de 9 ans et incrimine un villageois. Après avoir attiré l’enfant chez lui, il aurait relevé ses jupes pour commettre des «attouchements».
Note juridique concernant la conclusion d’un interrogatoire pour attentat à la pudeur, daté de 1901.
Archives de l’État de Fribourg, TVE 2006 A246.
Le dossier judiciaire constate des variations dans les propos de l’accusé. L’idée selon laquelle les victimes auraient «provoqué» les agressions se remarque dans les questions posées par les magistrats comme dans les témoignages. Les victimes auraient eu des gestes ou fait des demandes à caractère libidinal; ces assertions semblent être, à l’époque, une constante dans ce type de crimes.
Ce dossier permet d’aborder la question du «comment dire la sexualité» — ici de sa violence — dans une société qui la place en tabou. Les victimes, souvent mineures, n’ont pas de mots précis pour parler de leur intimité : on parlera ainsi de «petit trou». Les adultes, eux, parleront de «parties sexuelles» ou «secrètes».
L’acte se dit sous diverses formes : on mentionne des «relations sexuelles», des «saletés», des «relations illicites». Ce vocabulaire sous-entend l’indécence et l’immoralité des actes, et on saisit la crainte des adultes que les jeunes victimes tombent dans la débauche. Le silence qui pèse sur la sexualité ne permet pas de mettre en garde les enfants, pourtant, la lecture des texte indique que les acteurs juridiques auraient préféré que les victimes soient ignorantes des choses du sexe plutôt qu’elles en aient trop tôt connaissance. Ainsi, une fillette, influencée par les propos de son amie, aurait demandé à un valet de ferme de lever ses jupes pour la toucher : la connaissance précoce de ces bas instincts induirait une inconduite chez les jeunes. Cela se retrouve dans une note à la fin d’un interrogatoire : il y est supposé que « la corruption de cette innocente victime » en fait une «enfant gâtée» qui peut alors en «pervertir» d’autres.