Dénoncer l’intolérable prison
La contestation des prisons romandes entre 1970 et 1980
Le Passe-Muraille, 1-17, N°2, 1976, p. 24.
Commentaire
L’été 1971, Michel Foucault, professeur au Collège de France et philosophe de renommée internationale, est interviewé par le Journal de Genève, à propos de son engagement dans le GIP (Groupe Information Prison) où il dénonce ce qu’il qualifie de « l’intolérable prison ». Dans la décennie à venir, pétitions, grèves, révoltes, journaux, manifestations et même suicides seront les moyens déployés par les personnes détenues pour revendiquer des changements. Leurs revendications ?
La plupart s’insurgent contre le règlement interne, jugé totalement arbitraire, qui guide pourtant les actions de la direction. Une faveur accordée un jour peut se transformer en un séjour dans le cachot le lendemain.
L’impression que tout droit leur a été retiré est manifeste et contribue à la difficulté de se faire entendre quand la détention se passe mal. Les témoignages concernant l’isolement, subi lors des détentions provisoires ou plus tard au cachot, font l’écho de moments d’une violence difficilement transmissible, rendant fou, conduisant parfois au suicide. Un autre sujet brûlant est celui du travail. À Bellechasse comme ailleurs, celui-ci est dur, répétitif et peu intéressant.
Document
Interdiction de lire Le Passe-Muraille en prison ? Le Groupe Action Prison, qui le produit et le diffuse, dévoile un document de la direction du pénitencier de Bellechasse, afin de dénoncer ses pratiques de censure. Si on peut identifier la provenance du document, on ne peut faire que des hypothèses quant aux stratégies déployées pour le faire sortir de la prison. C’est là un enjeu majeur : comment faire entendre ce qui se passe derrière ces murs et comment informer les prisonnier·ère·s de leurs droits ? Le Passe-Muraille devient ainsi le medium qui fait le lien entre l’intérieur et l’extérieur de la prison. Plate-forme d’échange entre ancien·e·s détenu·e·s, prisonnier·ère·s, activistes, tous orientés vers des buts communs : que la population carcérale prenne conscience de ses droits, que le public s’indigne des conditions de détention afin que, au final, la prison change.
Contexte
Dans le sillage des révoltes estudiantines des années 68, la mutinerie des prisonniers d’Attica en 1971 aux USA marque le début d’une décennie de contestation des prisons dans le monde. En Suisse, des groupes de soutien aux détenu·e·s se développent localement dès 1973. Le Groupe Action Prison est fondé en 1975 à Genève et va se battre jusqu’en 1986 pour briser l’isolement dans les prisons romandes. Son journal Le Passe-Muraille, édité entre 1976 et 1979, publie des dossiers autour d’enjeux tels que le suicide, le travail ou encore la censure. Régulièrement sous les feux des projecteurs, la prison de Bellechasse (FR) sera dès 1971 une des premières à être ouvertement critiquée dans la presse, pour ses pratiques autoritaires et ses conditions de détention très dures.
Le Passe-Muraille, 1976-1979, 1-17, N°4, 1977.
Le « pécule », entre 6 et 12 francs par jour en 1976, est modulé selon le comportement des prisonnier·ère·s. Seule un quart est à disposition des détenus pour leur libre usage. Comme l’indique un ancien détenu, « si tu veux faire fortune à Bellechasse, tu as intérêt à en prendre pour au moins cinquante ans ! » Mais le principal problème reste l’absence de mesures préparant la réinsertion, par exemple par le biais d’une formation. Sans argent et sans formation, comment repartir ?
L’autrice: Julia Litzen
Après l’obtention d’un Bachelor en travail social et politiques sociales à l’Université de Fribourg en 2018, j’ai décidé de poursuivre mes études en Master dans le même lieu mais en bifurquant vers l’histoire contemporaine, en particulier l’histoire sociale – un vrai coup de cœur.