Le dernier guillotiné romand

31 juillet 1902 : un Grand Conseil sans pitié refuse la grâce à Etienne Chatton

Document

Cette photographie a été prise quelques jours avant l’exécution d’Etienne Chatton, le 1er août 1902. Elle n’a pas été reproduite dans la presse à l’époque, mais en 1920 dans les Nouvelles Etrennes fribourgeoises. Les Archives de l’Etat de Fribourg possèdent un dossier sur cette exécution. On y apprend que le 23 juin 1902, dans l’éventualité que la demande de grâce de Chatton soit rejetée par le Grand Conseil, les autorités cantonales commandent une guillotine auprès du gouvernement schaffhousois, puis lucernois, qui possèdent les rares exemplaires existant encore en Suisse.

Contexte

Le 21 janvier 1902, Etienne Chatton est condamné à la peine capitale par la Cour d’assises. Il est coupable du meurtre à coups de hache de sa cousine, qui l’a surpris en train de dérober de l’argent dans une ferme de Neyruz. Le 20 février, le condamné dépose un recours en grâce (voir ci-dessous), qui doit être examiné par le Grand Conseil fribourgeois.

A Fribourg, la précédente exécution capitale, pratiquée par décapitation au glaive, remonte à 1832. Il s’agissait encore d’un événement public, dont une image a aussi été reproduite dans les Nouvelles Etrennes Fribourgeoises. Fribourg est le premier canton suisse à abolir la peine capitale, en 1848 sous le régime radical. Elle est rétablie au retour des conservateurs et inscrite dans le Code pénal de 1873. La procédure pénale précise que l’exécution doit avoir lieu par le glaive ou la guillotine et à huis clos. Abrogée par la Constitution fédérale de 1874, la peine capitale fait son retour le 18 mai 1879, dans une révision approuvée par 68,2 % des Fribourgeois. Selon la nouvelle disposition, chaque canton est libre de réintroduire le châtiment suprême. En 1894, le Grand Conseil entérine ce rétablissement, par 75 conservateurs contre 6 radicaux, suite à une recrudescence de crimes dans le canton.

Hans Vollenweider, coupable du meurtre de trois personnes, est le dernier civil guillotiné en Suisse, le 18 octobre 1940 à Sarnen (OW).
Le Code pénal suisse abolissant la peine de mort avait déjà été adopté par le peuple (1937), mais n’était pas encore en vigueur (1942).

La guillotine installée dans la cour de la prison des Augustins. Auteur inconnu. Archives de l’Etat de Fribourg, Photographies 7002 bis AA.

Le 20 février 1902, Chatton dépose son recours en grâce auprès de son geôlier. Archives de l’Etat de Fribourg, DPd 2111

Commentaire

L’affaire Chatton suscite un retentissement médiatique dans la presse fribourgeoise, suisse et même française. La Liberté demeure l’unique journal à soutenir l’exécution, tandis que La Gruyère et le Confédéré de Fribourg s’y opposent fermement. Le défenseur de Chatton, Me Joseph Cosandey, formule le 16 juillet un long mémoire dans lequel il dégage les circonstances atténuantes plaidant en faveur de son client : un lourd héritage familial, car atteint de syphilis au troisième degré Chatton terminera probablement sa vie par une paralysie générale ; un père alcoolique, abandonnant ses enfants et laissant sa famille seule pour subvenir à ses besoins ; enfin, une sincérité dans ses aveux, signe d’un repentir et d’un retour dans le droit chemin.

Les députés se réunissent en séance extraordinaire le 30 juillet afin
de statuer sur son recours en grâce. Au terme d’un long débat, le Grand Conseil décide de ne pas tenir compte des bulletins blancs lors du vote final. Selon l’usage, les députés ne discutent pas de l’octroi de la grâce, confiant la tâche à une commission.

Après lecture du rapport de la commission, les députés se prononcent au scrutin secret et par appel nominal : la grâce est refusée par 76 voix contre 23 et 4 bulletins blancs non comptabilisés. La majorité des deux tiers fixée à 66 est largement atteinte.

En 1902, dans la campagne fribourgeoise, la population reste favorable à la peine capitale. Le crime de Neyruz est ressenti comme une menace à l’encontre des nombreuses fermes isolées que compte le canton. Au nom de la protection de la société, la majorité conservatrice du Grand Conseil légitime l’élimination du criminel et répond à la pression et à la colère des Fribourgeois consternés par cet assassinat qui en appellent au lynchage de Chatton après son arrestation. Face aux critiques de la presse radicale suisse s’opposant à la peine de mort dans le cadre du projet de Code pénal suisse, les autorités fribourgeoises s’activent pour exécuter Chatton deux jours plus tard, aux premières lueurs de l’aube, afin d’éviter des manifestations de la population.


photo de Marie Verdon.jpg

L’autrice : Marie Verdon

Née à Fribourg, j’intègre l’Université de la ville où j’achève en 2020 un cursus de Bachelor en Histoire et Sciences des Religions. Je poursuis à présent des études de Master en Histoire ayant pour domaine principale l’Histoire moderne.

Marie Verdon