Délinquants en cavale
À la poursuite des bandits de Matran dans les colonnes de La Liberté (1961-1962)
Rousse, Besse et Huser, escortés de gendarmes, arrivent au Tribunal pour leur procès. La Liberté, le 5 juillet 1962, page 11, Photopress.
Document
Évadés d’un pénitencier valaisan, ils avaient semé la terreur dans le canton de Fribourg en 1961, deux semaines avant les fêtes de fin d’année. Quelques six mois plus tard, les voilà condamnés par la justice fribourgeoise. Les trois bandits de Matran, Emile Roux, Charles Besse et Joseph Huser (de gauche à droite) écopent de 14 ans de réclusion pour les deux premiers et de 10 ans pour le troisième. La photographie ci-dessus, parue dans La Liberté et placée judicieusement au plein centre de l’article, présente les trois bandits devant la salle de la Grenette de Fribourg, où se déroule leur procès.
Contexte
Le 12 décembre 1961, trois individus armés font irruption à la gare de Matran. Après s’être emparés du maigre butin de la caissette, ils tirent deux coups de feu, blessant grièvement le chef de gare. La cavale de ceux que la presse nommera les «bandits de Matran» débute: durant deux semaines, les trois délinquants enchaînent les délits entre Fribourg, Vaud et le Valais. Leur folle épopée prend fin le 22 décembre 1961. C’est un drame inédit pour le canton de Fribourg : La Liberté suit attentivement le déroulement de la poursuite, faisant part à son lectorat jour après jour des avancées de l’enquête.
Après avoir forcé un barrage policier à Marly, les malfrats abandonnent près d’Arconciel leur bus VW
dont le pare-brise a été brisé. La Liberté, le 2 juillet 1961, page 11, photo Roland Dougoud.
Titre paru dans La Liberté, le 18 décembre 1961, page 11.
Commentaire
Au croisement de la sociologie et de l’histoire, l’étude d’une vingtaine d’articles sur les bandits de Matran parus dans les colonnes de La Liberté permet d’étudier la manière dont le quotidien appréhende
ces derniers. Comment le journaliste parle-t-il des délinquants ?
A-t-il recours à des marques d’exclusion ou des stéréotypes ?
Ceux-ci évoluent-ils en fonction de l’enquête ? Le journaliste fait-il preuve d’indulgence, ou au contraire d’une sévérité sans faille ?
Ces différentes interrogations permettent de déceler entre les lignes
le jugement porté par le journal fribourgeois sur les trois bandits.
A l’issue de premières recherches, il ressort de l’analyse des titres
que l’affaire des bandits de Matran est traitée par le quotidien
comme un véritable feuilleton. Jour après jour, le journal rend compte rigoureusement de l’avancée de l’enquête en optant pour des titres explicites, tel que le document ci-dessus le démontre.
Quant à la terminologie utilisée par le journaliste pour caractériser
les délinquants, elle évolue au fil de l’enquête. Il est intéressant de remarquer qu’une fois que le terme «bandit» est utilisé, il demeure
dans les usages : aujourd’hui encore, Roux, Besse et Huser sont connus comme les bandits de Matran. Le discours véhicule des termes insistant sur la dangerosité de ces bandits, «masqués», «armés»,
qui seraient des «récidivistes» quasi irrécupérables, ce qui tend à créer une profonde opposition entre les délinquants et le lectorat.
Si le journaliste rend compte étroitement des faits en se calquant sur
les déclarations de la police, il semble qu’il se permette certains jugements de valeur, qui nous renseignent sur la manière dont les criminels sont perçus dans le Fribourg des années 1960.
Le début de la cavale en BD : © Les bandits de Matran,
dessins de Berger (www.zonoleberger.ch) sur un scénario tiré de
«Mémoires de la Secrète», 2020, Editions Fleurs Bleues, Fribourg.