L’iris comme preuve de l’identité
La police de sûreté fribourgeoise tente de mettre en pratique une méthode éprouvée pour confondre les récidivistes et autres malfrats
Document
L’image ci-contre est tirée du Manuel du portrait parlé, un ouvrage publié par Rodolphe Archibald Reiss en 1905 auprès de Th. Sack, libraire et éditeur lausannois; une série de quinze planches réunit des dégradés de l’iris humain classifiés selon la méthode d’Alphonse Bertillon (1853-1914). Ce criminologue va essaimer sa technique dans toute l’Europe et aux Etats-Unis jusque dans les années 1970. Le principe de Bertillon est simple : rendre l’identification incontestable à l’aide du «portrait parlé», soit une description physique très détaillée. Dès lors, les caractéristiques humaines sont passées en revue dans des inventaires sophistiqués de variations, comme celles de l’iris humain ou de la forme de l’oreille. Dès 1905, il existait un Service de photographies anthropométriques à la prison centrale de Fribourg. L’arrivée du bertillonnage devait consolider les moyens à disposition.
Contexte
Dès le 12 mai 1920, soit à la création de la Police de sûreté fribourgeoise, les sept agents qui constituent l’effectif de base s’intéressent de près aux méthodes d’identité judiciaire et de signalement en vigueur dans d’autres cantons. Il est décidé de faire l’achat d’un Manuel du portrait parlé, recommandé par le Département de justice et police du canton de Vaud. Ce dernier vient de créer son Institut de police scientifique en 1909. A l’époque, la méthode Bertillon est considérée comme la plus avancée, elle s’inspire de théories médicales et anthropologiques. Avec le bertillonnage, c’est la systématique du procédé qui est mise en avant. Mais sa complexité entrave son usage et amuse les caricaturistes (voir ci-dessous.) Développée en parallèle, la dactyloscopie, soit la prise d’empreintes digitales réputée infaillible, va s’avérer plus simple à utiliser.
Commentaire
En 1902 déjà, «l’anthropométrie et les signalements» figurent dans un inventaire des attributions de la Direction de la Police, de la Santé publique et du Commerce du canton de Fribourg. Il est ensuite fait mention d’un service anthropométrique et dactyloscopique; à partir de 1916, celui-ci doit être organisé dans chaque chef-lieu de district. Le corps de la Police de la Sûreté, créé en 1920, forme ses agents aux nouvelles méthodes pour contribuer à la recherche et à l’arrestation des individus figurant dans le recueil des signalements fédéraux et cantonaux.
Cette modernisation des services d’identification judiciaire se heurte à des obstacles budgétaires. Par manque de moyens et de ressources humaines, la mise en application des nouvelles méthodes prend du retard. Au début, un seul agent est attribué à la gestion du système.
Ces retards sont manifestes lors de la réforme du Moniteur suisse de police (MSP). Il s’agit d’un document mis à jour régulièrement et servant à l’identification des délinquants au niveau national ; à l’occasion de l’introduction du nouveau Code pénal suisse (CPS), la Confédération exige la refonte de cet outil. Le canton de Fribourg, qui a voté contre le CPS en 1937, s’oppose à cette réforme, arguant que la réorganisation n’aura d’autre effet que de donner davantage de travail à une Police de sûreté fribourgeoise déjà surchargée par l’ampleur de la tâche. Cela laisse supposer que les moyens ad hoc n’étaient pas suffisants pour répondre aux exigences fédérales. Le CPS oblige cependant à unifier les pratiques au niveau suisse, et le canton doit alors réglementer de manière plus précise le fonctionnement du service anthropométrique, chargé de dresser systématiquement des fiches de certaines catégories de personnes, et l’on constate que la «méthode Bertillon» est toujours mentionnée. Du fait de ces contraintes fédérales, et de l’amélioration des finances cantonales à partir des années 1960, les services d’identification judiciaire et de police scientifique connaîtront une sensible amélioration.
La méthode Bertillon va devenir la risée des journaux satiriques du fait de sa complexité. Source : gallica.bnf.fr, Bibliothèque nationale de France, L’Assiette au Beurre, n°431 du 3 juillet 1909, p.1066.